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Stéphane LE FOLL

 

Député européen

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Pour une nouvelle approche européenne de l'agriculture, de l'alimentation et de la cohésion sociale et territoriale

02 Jan 2010

L’agriculture traverse aujourd'hui une crise sans précédent. Un doute grandissant est en train de s'immiscer sur l’avenir de ce secteur, qui occupe une place si particulière dans le développement des sociétés humaines. L'agriculture touche directement la question essentielle de la vie qui est celle de l’alimentation. Elle est aussi assez emblématique sur la manière dont nos sociétés et le monde s'efforcent d'intégrer la dimension environnementale. L’agriculture est synonyme du vivant, des sols, des ressources naturelles dont l’eau, la biodiversité... Elle se consacre à la gestion de l’espace et de la photosynthèse. L'agriculture touche également des symboliques fortes, elle est l'une des expressions des cultures à travers le monde.

Comment nourrir l'humanité demain ?

Sur terre plus d’un milliard d’hommes et de femmes sont aujourd'hui victimes de malnutrition. Dans 30 ans, il nous faudra nourrir près de trois milliards d’être humains supplémentaires. Sauf à accepter de multiplier par trois la souffrance et la faim, il va falloir relever le défi de la lutte contre la pauvreté. La libéralisation forcenée des échanges qui inspire les politiques depuis 25 ans a échoué, il faut en changer. Nous sommes dans le même temps confrontés aux limites de la planète et à l'impérieuse nécessité de préservation des équilibres écologiques. L’avenir de l’humanité va dépendre de la capacité que nous aurons à garantir un renouvellement des ressources naturelles, à favoriser le maintien d’un haut niveau de biodiversité et à répondre aux phénomènes du réchauffement climatique et à la fin des énergies fossiles. L’agriculture qui gère la mince pellicule de terre de 30 cm d’épaisseur placée sous nos pieds et renfermant le secret de la vie, est au cœur de ce débat.

Le Monde est aujourd'hui globalisé. Il n’y a plus de décision dans un endroit du Monde qui n’ait de conséquences sur l’ensemble de la planète. La voie de la concurrence généralisée s'est imposée depuis 30 ans mettant les peuples et leurs ressources naturelles en compétition. Sommes-nous désormais capables d'inverser cette tendance dont les conséquences peuvent s'avérer redoutable pour l'humanité? De même sommes nous en mesure d'organiser un contrôle démocratique et une gouvernance du monde faisant prévaloir l'intérêt commun plutôt que le chacun pour soi? Le choix à opérer se situe donc bien entre la compétition, la concurrence absolue et la coopération résolue grâce à une gouvernance entre les peuples.

Trouver une coopération entre les peuples

Elle requiert une gouvernance du Monde, qui doit prioritairement traiter la question de la famine, de la nutrition par la création notamment d’un conseil de sécurité alimentaire de l’ONU pilotant et coordonnant l'ensemble des initiatives engagées par la FAO, le PAM, la Banque Mondiale et le FMI. Mais pour que cette gouvernance réussisse à lutter efficacement contre la faim et la pauvreté il lui faut se fonder sur quelques grands objectifs qui ont valeur de principes:

  • Développer toutes les agricultures du Monde pour nourrir le Monde. Ceci implique que les règles de l'OMC contiennent de véritables clauses sociales, environnementales et une clause de sauvegarde spécifique, que les pays les moins développés puissent se protéger d'une concurrence extérieure trop dévastatrice. Ceci oblige aussi à réorienter l’aide au développement en réinvestissant massivement dans l’agriculture. Enfin, ce développement des agricultures suppose l'établissement de grands espaces régionaux économiques intégrés susceptibles d'être complétés par des politiques communes.

  • Stabiliser le prix des matières premières agricoles. Ce principe inhérent à toute politique publique agricole exige une gestion mondiale de stocks alimentaires, qui tout assurant une sécurité alimentaire accrue permet aussi de lutter contre les risques d'une spéculation indécente et excessive sur les marchés internationaux.

  • Préserver et restaurer le potentiel écologique de chaque région de production. Cet objectif n'est pas insurmontable. Il importe une mobilisation de tous les savoirs et des transferts techniques vers les pays les moins développés et les moins bien dotés en moyens, afin de promouvoir de nouveaux modèles de production, efficients et durables et adaptés aux écosystèmes de chaque région.

L'Europe doit devenir le moteur de cette coopération

Mais dans ce monde il faudra réactualiser ce projet européen, en élaborant une coopération d’intérêts réciproques avec les régions du Monde. Une attention particulière doit être portée à l’Afrique, au regard de l’histoire qui nous lie, et de la géographie qui nous rapproche. Pour assurer son approvisionnement, il faut cesser de panser une politique déjà malade et inventer une agriculture nouvelle, épaulée par des aides publiques au développement et un accès aux dernières avancées de la recherche agronomique. Ne pas le faire serait "oublier" le continent africain, et l'idée que de l’Afrique l'Europe était une espérance et une alternative qui suscitait l’adhésion. Face aux tensions actuelles du monde, on ne peut plus se contenter de dire, comme il y a dix ans, qu’il ne revient pas à l’Europe de nourrir le Monde, mais de laisser s’épanouir les autres agricultures.

Ainsi proche de nous le cas du bassin Méditerranéen nous conduit aujourd’hui à revoir notre jugement du passé. Dans les 20 ans à venir, ses 300 millions d’habitants seront structurellement dépendants des approvisionnements en provenance du marché mondial. L'Europe est le premier approvisionneur de cette région. Mais elle est actuellement fragilisée par le Canada, les USA, l’Argentine ou plus récemment l’Ukraine, qui pas à pas prennent une place prépondérante dans l’approvisionnement de cette zone. Le Maroc, qui a signé un accord de libre-échange avec Washington en 2004, nous montre que certains Etats du pourtour méditerranéen cherchent aujourd’hui à nouer des alliances politico-commerciales hors du périmètre euro-méditerranéen. L’Union n’est donc plus l’unique puissance exportatrice vers le Sud de la Méditerranée. Elle ne peut naturellement pas pour des raisons géopolitiques se désintéresser des cette région située près d'elle et sur son flanc sud. L’interdépendance avec la Méditerranée est devenue telle que l’évidence de partenariats privilégiés s’impose. Il nous importe donc de bâtir des accords de coopérations et d’associations au travers d'une politique de voisinage avec la Méditerranée intégrant une dimension relative aux échanges commerciaux et au développement agricole de cette région. L’Europe doit progresser dans la construction d’une coopération méditerranéenne fondée sur un triptyque mobilisateur : santé des économies (savoir optimiser et rationaliser les systèmes agricoles de chaque pays), santé des territoires (savoir protéger et préserver l’environnement) et santé des hommes (savoir se nourrir).

Quelles politiques pour l'Europe ?

Être à nouveau solidaire pour redonner du sens au projet communautaire

L’Europe est notre continent. Cette communauté d'intérêt et de valeurs doit nous permettre d'assurer une meilleure maitrise de notre propre destin dans un monde globalisé. Cela suppose d'abord que nous définissions le projet que nous souhaitons porter avec tous les européens devant les autres régions du monde. Nous ne sommes plus et depuis longtemps, un continent dominateur, nous devons faire valoir les valeurs humanistes qui nous unissent comme la solidarité la paix et la démocratie. Mais pour tous les progressistes européens qui aux 19 et 20ème siècles, ont défendu le refus de l’exploitation de l’homme et des inégalités, il n'est plus acceptable que la richesse continue à s’accumuler entre les mains de quelques uns, pendant qu'un plus grand nombre d'êtres humains s’enfonce fatalement dans la pauvreté.

L’agriculture européenne connaît hélas cette réalité et la crise que nous traversons n'est finalement qu'un symptôme de l’impasse dans laquelle nous sommes. Le phénomène est plus largement perceptible dans les politiques de développement régional qui observent jour après jour non pas une réduction mais un accroissement des disparités et des écarts de développement.

Aujourd'hui une majorité d’européens, imagine l'évolution de l’agriculture et du développement régional uniquement dans sa soumission aux règles de la concurrence et de la compétitivité, confondant les buts et les moyens. Cette pensée à courte vue conduit inéluctablement à la concentration de la production et des activités et à une standardisation des produits et de la consommation. Nous devons nous inscrire en faux contre cette façon de voir le futur. Il nous appartient de proposer une autre vision plus ouverte et plus prometteuse pour l'avenir de l'humanité.

Celle ci doit trouver sa pleine expression dans la conception de nos politiques publiques communautaires:

Notre modèle agricole et agro-alimentaire concurrentiel et économiquement viable, exige que celui ci réponde aujourd'hui à un ensemble de besoins, qu'ils soient alimentaires, environnementaux, ou sociaux. Pour donner un avenir à la PAC elle doit se transformer en une grande politique européenne agricole, alimentaire et environnementale.

Le grand marché ne peut pas être accepté sans lui adjoindre des politiques de solidarité, de défense du bien commun européen et des stratégies publiques d'avenir. C'est pourquoi nous devons soutenir une grande politique à valeur ajoutée européenne de cohésion territoriale et régionale. L'Europe du grand marché n'est pas un projet politique.

Aujourd'hui, des vents contraires soufflent sur l’avenir de la politique agricole et dans une moindre mesure sur celui de la politique de cohésion économique et sociale. Ces deux politiques ne peuvent évidemment pas se réduire à de seules questions budgétaires ou comptables. Il s'agit de bien plus. Ce sont des politiques au sens où elles renferment des règles communes et une valeur ajoutée européenne résultant du fait de vivre ensemble à 27. Vouloir leur destruction ou leur affaiblissement c’est attenter au projet européen lui-même. Cette considération n'est cependant pas incompatible avec l'obligation que nous avons de faire évoluer et d'adapter ces politiques aux défis de demain.

La révision des politiques doit tenir compte de quelques principes de base :

  • L’Union européenne doit conserver un budget suffisant et des objectifs de politiques publiques à l’échelle communautaire. Il en va de l'existence de son projet politique.
  • Tout processus de renationalisation doit être rejeté, sous peine de provoquer une concurrence incontrôlée et une suspicion généralisée entre les Etats membres qui aboutirait à un délitement de l'Europe. Il convient au contraire de porter des ambitions et des projets communs construits dans la confiance mutuelle et dans l'intérêt de tous les citoyens européens.
  • L'ensemble des politiques communautaires mises en oeuvre au sein de l'Union s'appuient sur le respect de certains principes qui doivent à tout prix être sauvegardés. En ces temps de disette budgétaire on pense particulièrement à celui de la solidarité financière.

L'évolution de ces politiques oblige à un recentrage de leurs objectifs:

  • La PAC doit satisfaire des attentes agricoles mais de plus en plus des besoins alimentaires, et environnementaux

  • La politique régionale doit promouvoir une véritable politique de cohésion territoriale

La mutation de la PAC en une politique agricole, alimentaire et environnementale

L’agriculture est non seulement un secteur économique elle est un enjeu de société. La PAC doit évoluer vers une politique agricole alimentaire et environnementale réunissant dans un ensemble cohérent, tous les instruments règlementaires et toutes les aides qui se rattachent à son 1er et 2ème pilier. L'enjeu pour cette politique publique réinventée n'est pas mince. Il consiste à aider le secteur agricole dans la transition qui lui est nécessaire pour entrer dans un nouveau mode de développement reposant sur une agriculture à haute valeur ajoutée, économique, écologique et sociale. Cette ambition ne peut avoir lieu sans un remaniement des instruments actuels de la PAC.

Réorganiser la nouvelle PAC autour d'un seul pilier

Le premier et le second pilier ont perdu beaucoup de leur lisibilité. Le 1er pilier (marchés et aides directes) est devenu un instrument presque exclusivement d’aides aux revenus, découplées de la production et conditionnées à quelques critères environnementaux, de santé publique ou de bien être animal. Le second pilier (développement rural) six fois moins important en volume financier, alimente principalement le secteur agricole et bien peu le rural hors agriculture. Initialement conçu pour financer des actions structurelles, il est peu à peu devenu un soutien indirect à la production des zones difficiles et à spécificité environnementale. Les dernières évolutions dans l'organisation de ces piliers, résultant du récent bilan de santé, sèment un certain trouble dans la compréhension de la PAC et dans la justification des aides. Son article 68 en est un exemple. Il recouvre un ensemble de mesures "fourre tout" bien plus destinées à satisfaire des demandes particulières des Etats membres qu'à répondre à de réels impératifs d'une politiques agricole commune ambitieuse et cohérente. Ce dispositif donne la faculté aux Etats membres de recoupler une partie des aides directes déjà découplées; il permet aussi d'échapper aux contraintes d'un cofinancement de mesures très diverses, dont certaines s'appliquant au domaine agroenvironnemental s'assimilent à des mesures déjà présentes dans le second pilier. Une autre étrangeté du bilan de santé est de considérer que les nouveaux défis majeurs comme le réchauffement climatique, l'eau, la biodiversité, les énergies renouvelables ne puissent être traités qu'à l'aide de quelques subsides du second pilier.

Cette organisation n'est aujourd'hui plus opérante. Elle expose la PAC à toutes les critiques y compris à celles des agriculteurs. Cette situation inconfortable pourrait bien demain lui coûter cher. Le temps est venu de repenser les instruments d'une politique agricole commune réinventée, et mieux à même de remplir les missions qu'en attendent d'elle, les citoyens européens du 21 siècle.

Le grand enjeu pour demain est celui d’assurer la mutation de l’agriculture européenne vers des modèles de production plus durables, caractérisés par des économies d'énergie, par moins de chimie, par une maximisation des potentialités des écosystèmes, par plus de biodiversité et une plus grande gamme de productions. Ce bouleversement, synonyme de changement de paradigme, doit aussi favoriser la dimension de l'emploi dans l'ensemble des activités agricoles qu'elles soient traditionnelles ou nouvelles (nouveaux défis précités), qu'elles soient situées en amont comme en aval de la production.

Tous les moyens existants doivent être mobilisés autour d'une politique rénovée des aides et des marchés, au sein d'un seul pilier destiné à soutenir notre politique agricole alimentaire et environnementale. Mais il convient aussi de réfléchir à de nouveaux instruments du type crédits carbone, car l'agriculture dispose d'un potentiel important en matière de lutte contre le dérèglement climatique.

Engager une réorganisation des aides agricoles

L'émergence de cette PAC n'aura la chance de voir le jour qu'après une remise à plat complète des aides actuelles, de manière à leur assurer davantage de légitimité et d'efficacité en termes d'orientation de politique publique. Nous pourrions ainsi proposer quelques pistes dans la redistribution des aides:

Des aides socio-économiques

Un premier niveau d'aide de base doit être envisagé. Il s'agit d'une aide compensatoire aux handicaps naturels, à discrimination positive, destinée à prendre en compte les inégalités résultant de la diversité des potentiels productifs de chaque région en rapport avec ses caractéristiques géo-biologiques. Sur ce point la directive des zones défavorisées doit être revue en faveur d'un zonage plus objectif et plus rigoureux, qui pourrait simultanément mieux profiter à des régions dans lesquelles l'emploi agricole compte encore beaucoup.

Un second niveau d'aide spécifique à de petites exploitations qui jouent un rôle important du point de vue de l'emploi et du développement local. Dans un contexte de chômage élevé, marqué par peu de création d'emploi dans les autres secteurs de l'économie, ces exploitations principalement tournées vers des marchés de proximité, ont pour avantage de fournir un travail même de faible productivité et une utilité sociale à des familles, qui malgré leurs revenus modestes, ne se verraient pas vivre ailleurs qu'à la campagne considérée comme un environnement de qualité. Ce système d'exploitation qui permet à des personnes de se nourrir évite l'exclusion du travail, des marchés locaux et de la terre. Il participe de à une forme de cohésion sociale et territoriale qui ne doit pas être négligée. La future PAC doit mieux prendre en compte la situation de ces exploitations.

Il conviendrait parallèlement de préserver un soutien économique conjoncturel et structurel agricole à condition d'adapter les dispositifs existants à la politique que nous souhaitons.

  • Le soutien aux marchés ne constitue plus la pierre angulaire de la PAC. Il ne représente plus qu'environ 5 à 7% de la dépense agricole. Il apparaît cependant utile de garder quelques moyens budgétaires, pour aider les marchés en cas de crises graves. Leur importance doit être appréciée en fonction des nouveaux instruments de régulation des marchés, qu'il convient d'intégrer dans la nouvelle PAC (voir plus loin).
  • Les aides à l'investissement dans la formation et la modernisation des exploitations agricoles et sylvicoles doivent être maintenues mais davantage tournées vers l'emploi, la qualité des produits agricoles, l'environnement (la restauration des écosystèmes), les énergies renouvelables.

Des aides environnementales

Un troisième niveau d'aide ouvert à tous les agriculteurs viendrait compléter les deux premier le niveau. Il regrouperait la majorité des aides directes et les aides agroenvironnementales du second pilier. Ce soutien aurait pour but de valoriser la durabilité des exploitations agricoles et de rémunérer les externalités positives de l'agriculture, que le marché n'est pas capable d'assurer et que souvent la règlementation européenne impose aux agriculteurs sous forme normative. Ces aides à l'hectare assimilables à des aides au revenu, doivent être différentiées selon le degré de durabilité des exploitations, variable d'un système de production à l'autre et d'une méthode de production à une autre. Ce dispositif permettrait de soustraire les aides directes du régime de la conditionnalité, qui a montré ses limites en termes de développement durable, pour les faire entrer dans un système d'écocertification. En pratique cette substitution se traduirait par un engagement sur des objectifs et non plus sur des moyens. Elle inciterait les exploitations agricoles à se tourner vers de nouveaux modèles de production. Les exploitations qui resteraient volontairement en dehors de ce schéma, alors que des alternatives techniques seraient à leur disposition, verraient alors ce deuxième niveau d'aide régresser.

Des aides alimentaires

La PAC de demain va devoir être capable de mettre à la disposition de tous les consommateurs d'une nutrition plus saine et plus diversifiée. Une attention particulière doit être portée vers les populations les plus pauvres et les plus gravement touchées par la crise, afin de leur permettre un meilleur accès à ces produits de qualité. Des initiatives du type consommation des fruits dans les écoles doivent être poursuivies et étendues tout comme les aides accordées aux populations les plus démunies. L'Union compte plus de 80 millions de ses citoyens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, parmi eux 16 millions se rapprochent tous les hivers des associations caritatives pour manger. La faim est aussi en Europe.

Repenser les régulations de l'économie agricole

Le redéploiement des aides est indissolublement lié à la nécessité de disposer d'outils de régulation de la production agricole, pour assurer à la fois la sécurité alimentaire des consommateurs, la rémunération des revenus et des externalités de l'agriculture. Les marchés agricoles sont par leur nature, extrêmement instables. Les récentes crises liées à la flambée des prix agricoles et alimentaires ou à la chute brutale du prix du lait sont là pour le rappeler à tous ceux qui l'auraient oublié. Cette idée de régulation nécessite de promouvoir en Europe l’idée d’une maîtrise collective et minimale de la production ainsi que la constitution de quelques stocks à l'échelle européenne et mondiale. La compétition aveugle ne permet pas à tous les êtres humains de manger à leur faim.

Ainsi nous pourrions en prenant l'exemple du secteur laitier, secoué par une crise sans précédent, envisager une coordination européenne qui déterminerait l'objectif de production de chaque pays en fonction de ses débouchés, plutôt que de voir les Etats via leurs producteurs interposés, se livrer à des luttes fratricides et destructrices, très éloignées de l'esprit communautaire et des pères fondateurs de la PAC.

Promouvoir une véritable politique de cohésion régionale territoriale européenne

En 1957 les signataires du traité de Rome s'étaient engagés à assurer le développement harmonieux de leur économie en réduisant l'écart entre les différentes régions et le retard des moins favorisées sans pour autant prévoir de politique régionale communautaire. Il a fallu attendre 1975, date de création du Feder, pour qu'apparaissent les premiers financements des zones défavorisées. Mais cette politique régionale a connu sa consécration avec l'Acte unique et la détermination d'un Jacques Delors alors président de la Commission. Dans le milieu des années 80 celui ci considérait que le besoin d'une relance européenne ne pouvait pas se réduire au simple achèvement du marché commun lancé en 1957. Il importait à ses yeux d'accompagner ce processus de libéralisation facteur d'accroissement des inégalités sociales et territoriales entre les régions, par une véritable politique de cohésion économique et sociale. Cette politique régionale s'avérait indispensable à la réduction des disparités entre les régions de la Communauté et à un moment où celle ci s'élargissait au sud et à des contrées moins prospères souffrant d'importants retards de développement.

Cette politique s'est beaucoup développée. Elle a permis de réaliser de grandes infrastructures de transports et de santé notamment mais aussi de réduire certaines disparités. Cependant ces investissements sont restés très concentrés dans les métropoles et les régions industrialisées et peu dans les régions rurales isolées. Le bilan de cette politique de cohésion est mitigé. Il nous montre qu'elle est parvenue réduire les écarts entre les pays mais pas entre les régions.

L'Union aujourd'hui à 27 enregistre des écarts qui se sont considérablement accrus suite à l'entrée récente de pays particulièrement défavorisés. Leur adhésion les oblige à des restructurations et à des adaptations plus importantes que partout ailleurs. La réussite de leur intégration dépend largement des efforts que l'Union va engager dans sa politique régionale.

Tous ceux qui pensent -et notamment chez les 15- maintenant réduire le budget consacré à cette politique, font l’impasse sur le fait que ceux ci disposent aussi de régions défavorisées situées dans le rural isolé ou dans des banlieues «  hyper urbanisées », que ces territoires ne bénéficient pas d’avantages comparatifs et ont donc besoin d'être soutenus pour faire jeu égal avec les zones plus développées. Pensons un instant ce que seraient devenus l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, la Grèce sans cette politique de cohésion? De même qu'adviendrait t-il des nouveaux pays d’Europe Centrale et Orientale puis demain des Balkans, sans moyens de rattrapage leur permettant de combler leur retard de développement? Mesure t-on bien qu'une insuffisante solidarité en faveur des régions vulnérables, affecteraient immanquablement l'économie des régions les plus riches d'Europe en la privant de nouveaux débouchés?

Enfin, et cela est aussi valable pour la PAC, comment préparer notre continent à affronter des défis démographiques et écologiques majeurs comme le réchauffement climatique, sans pouvoir compter d'un côté sur les régions rurales qui représentent plus de 80 % du territoire européen et de l'autre côté sur l'existence d'une politique régionale audacieuse?

« Les Givaros du budget », (les réducteurs du budget), ne peuvent pas nous laisser croire que la baisse des moyens mis dans les politiques agricoles comme dans la politique de la cohésion, permettra d’investir dans d’autres politiques communautaires. Ces politiques sont très hypothétiques. Elles appartiennent très peu au domaine des discours et encore moins à celui des projets politiques de la Commission ou des Etats membres.

Une politique de cohésion territoriale et régionale ambitieuse doit se fixer un triple objectif : préparer l’avenir de tous en terme d’innovation, de recherche et de croissance ; recourir à tous les moyens qui stimulent les échanges commerciaux, culturels et d'information, et enfin assurer la transition nécessaire à un nouveau modèle de développement, favorisant les énergies renouvelables, les économies d’énergie et les nouveaux modes de transport. Cette politique doit avant tout être une politique de socialisation des territoires à l'échelle européenne: cela signifie qu'elle est bien plus le problème des hommes qui y vivent que celui du territoire défini à travers son acception physique. C'est lorsque les hommes sont éloignés du reste de la société, qu'apparaissent les problèmes de pauvreté et de développement (ghettos urbains, isolement rural). L'objectif est donc de créer du lien, de la cohérence, de l'échange culturel et des connections économiques et d'infrastructures.

La politique de cohésion économique et sociale et sa nouvelle dimension territoriale, inscrite dans le nouveau traité doit s’articuler autour de 4 orientations majeures :

  1. L’innovation des entreprises et des centres de recherche et l’accessibilité de toutes les parties des territoires que ce soit en infrastructures de transport de télécommunication ou de services.

  1. L'accompagnement des territoires dans leurs efforts d'adaptation au changement climatique, à la production d'énergie renouvelable, à l’inclusion sociale, aux migrations et cela dans un cadre territorial privilégiant les actions rurale/urbain.

  1. La territorialisation des politiques publiques par la mise en oeuvre d'approches collectives et multisectorielles de projets (type LEADER) au détriment d'une approche sectorielle, qui n’a conduit qu'à une marginalisation des territoires fragiles.

  1. La multigouvernance en articulant efficacement le rôle des niveaux d'intervention européen, national, régional et local; en adaptant les instruments financiers à des logiques de projets émanant des acteurs du terrain.

La future politique rurale européenne devra s’inscrire dans ces orientations et notamment en abandonnant les actuels axes 3 et 4 du second pilier, pour les intégrer à la future politique de cohésion rénovée autour des orientations précitées. Cette politique de cohésion marquerait toujours sa solidarité aux régions d'objectif 1 les plus en retard sur le plan structurel tout en renforçant son objectif 2 d'une nouvelle dimension écologique. Ce transfert de la PAC à la politique de cohésion, des actions en faveur des territoires et des acteurs ruraux, devra toutefois se réaliser avec l ‘assurance que la spécificité des projets ruraux soit bien respectée à travers les dotations budgétaires et la mise en œuvre des programmes régionaux et que l’émergence de la complémentarité rural/urbain soit bien au centre de cette nouvelle approche.